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Film documentaire « Dis-leur que je sens et je suis »
29 avril 2018

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Ballades solitaires d’Iléna Lescaut :
Préface

Voici une rare synergie entre image et langage, si intimement liés dans le recueil d’Iléna Lescaut, paradoxalement intitulé Ballades solitaires, qu’il est quasi impossible de distinguer si les photographies ont suscité les mots ou au contraire si les mots ont donné naissance à une quête d’images, traduite par les belles photographies de Noël Giamarchi. Prenons pour exemple le poème Quand je pense à toi, où le jaillissement de multiples fontaines se réfracte en autant de pensées habitant à la fois le poète et, sans doute, le photographe. Celui-ci, ayant fixé l’élément insaisissable par essence qu’est l’eau, permettrait au poète de cristalliser cette forme dans les mots. Ou peut-être le texte a-t-il incité le photographe à chasser l’image qui seule pourra exprimer la vision émergeant de ce poème. Mais encore, à qui, ou à quoi, « pense » le poète ? Le « toi » serait-il, à un niveau plus impersonnel, l’image elle-même ? Malgré la solitude annoncée dans le titre du recueil, ce poème révèle aussi l’innombrable richesse de l’Autre. Abordé avec dévotion, respect et ravissement, l’Autre célébré au long de ces pages entraîne une cascade de figures, mettant en évidence la faculté imageante du langage de même que les photographies mettent en évidence la force discursive des images.
Ainsi, dans ce recueil où s’unissent les images de l’un et les mots de l’autre, nous sommes confrontés à une vision du poète/photographe – et peintre aussi puisqu’Iléna Lescaut est connue pour ses tableaux – qui nous aide à entrevoir cette vision au-delà des mots et de l’image, non pas dans l’espace bidimensionnel ou plane de la photographie, mais dans un espace en quelque sorte holographique, créé par l’interpénétration des signes visuels et linguistiques. Il s’agit bien d’une traduction contemporaine des mots qui « s’illuminent de feux réciproques », selon Mallarmé. Dans un poème tout se tient, s’imbrique, se reflète, s’appelle, mais ici les feux surgissent grâce à l’alternance continuelle entre les mots et les photographies. Ou, pour reprendre une image de Valéry, nous voyons un nouveau « pendule poétique » à l’œuvre : n’oscillant plus uniquement entre le son et le sens, entre la présence de la voix et l’absence de l’objet nommé, celui-ci s’efforce de rapprocher le son et le sens à travers les images qui accompagnent chaque poème.
Tout en chantant la diversité de l’appréhension sensorielle du monde, la poésie d’Iléna Lescaut se révèle philosophique et spirituelle. Si l’ouverture d’un poème, comme Géométrie des formes coloriées, peut se concentrer sur des images concrètes, le texte s’élance ensuite vers l’abstrait pour tâcher de nous donner une appréhension philosophique du monde. Comme s’il fallait découvrir et rappeler l’immensité de la pensée et de l’imagination humaines, le terme « cosmos » est plusieurs fois invoqué. Les « ballades » solitaires deviennent alors une quête de vérité, un voyage spirituel qui s’efforce de repérer des « entrées secrètes » et de parcourir des « chemins ouverts aux sens interdits », comme le suggère la première page du recueil. Ces poèmes nous invitent également à dépasser le principe de non-contradiction. Dans Spirale, par exemple, le « point virgule » du dernier vers réunit dualisme et monisme. Le poème Noir et Blanc, lui aussi, joue avec la dualité, représentée non seulement dans le titre mais dans une série de distiques, pour montrer à la fin que les colonnes, reliant terre et ciel, « défient » le dualisme, « les pensées blanches ou noires » des êtres humains.
Il n’est guère surprenant, alors, que la poésie d’Iléna Lescaut nous engage dans le domaine du merveilleux et de l’ambiguïté pour nous rappeler à quel point chaque objet du monde est imprégné de sens complexes. Dans le poème judicieusement nommé Le rêve photographié, à chaque vers surgit une image, une impression, souvent ambiguë – est-ce une licorne entrevue dans le clair-obscur de l’aube ou un « cheval dans la brume matinale » ? Les images créées par les mots deviennent photographies, s’impriment sur la page, « surprises et figées sur papier », comme l’indique Silence photographique. Démontrant une prédilection chez le poète pour la technique de l’apposition qui imite la juxtaposition de clichés photographiques dans un album, chaque vers du Rêve photographié propose une image différente. Avant la conclusion du poème, seul un vers, « Voix qui racontent », nous rappelle qu’il s’agit d’un texte. Magie des mots qui nous font pressentir un monde où les statues prennent vie et les chaises sont douées de parole. Ici, les photographies servent à renforcer la vision du poète : nous marchons au pied d’une cathédrale, tâchant d’éviter les flaques d’eau après un orage, mais soudain l’œil poétique intervient pour nous forcer à nous arrêter un instant et contempler, dans l’eau sale des pavés, le reflet des tours de la cathédrale, ennoblissant la matière d’une idée toute spirituelle, ou plutôt, affirmant que la matière est esprit.
Faisant un emploi avisé de son œil de peintre, Iléna Lescaut nous invite à parcourir le monde en sa compagnie pour y découvrir des sens insoupçonnés avec le regard toujours émerveillé de l’artiste. Certes, un poème comme Manque de dialogue nous renvoie à la fausseté du langage et à notre solitude,mais le recueil s’efforce de transcender à la fois la duplicité du langage et l’isolement qu’elle provoque. Les ballades solitaires deviennent alors une « promenade avec toi », un appel au partage, à la communauté humaine et, ultimement, à la paix.
Catherine PERRY, Université de NOTRE DAME, Etats – Unis.

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