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NOUVEAU : parution du roman « Notre maison, dans la plaine de l’Armageddon » de Marta Petreu

Lundi 31 mars 2014

« Notre maison, dans la plaine de l’Armageddon » de Marta PETREU chez l’Âge d’Homme – un roman protéiforme parcouru d’un frisson métaphysique ; traductrice du roumain en français : Florica Courriol.

Voici quelques extraits de la préface (le mot de la traductrice) :

« …. Avec un titre qui fait volontairement allusion à la Bible, Marta Petreu se place d’emblée dans un univers qui évoque à la fois le foyer familial et les croyances religieuses, et dès la première page, le lecteur est plongé dans un monde soumis aux rites et aux dures lois d’un village de la plaine transylvaine, cette autre plaine de l’Armageddon.

D’une méchanceté qui n’a d’égale que l’acharnement du mari à convaincre les siens de la fin imminente du monde, Mica se venge par malédictions interposées. Excédée un jour par les interminables reproches que lui fait son mari, elle lui jette à la figure une formule qui ailleurs pourrait faire sourire : « - Ton Dieu que tu pries tant, qu’y donne à chacun ce qu’il mérite, qu’y soit aussi injuste avec toué que tu l’es avec moué avec tes maudits soupçons ! » Une formule qui n’est pas anodine, ici, dans le pays du Verbe: une heure plus tard, le mari meurt dans une flaque de sang, d’un accident du travail.

On est donc en Transylvanie, lieu mythique et mystique, considéré comme l’origine de la légende de Dracula, mais l’auteure a l’élégance de ne pas verser dans ce sujet galvaudé, les épisodes surnaturels, de sorcellerie locale qu’elle raconte ici se sont réellement produits, d’après ce qu’on lui a raconté. Sa Transylvanie à elle se confond avec l’âge d’or de son enfance et de son village, en égale mesure. D’où ce récit tout à la fois lucide et poétique, mêlant l’observation pertinente et l’envol lyrique, l’Histoire et le souvenir: Se souvenir c’est comme si on enlevait la croûte marron d’une plaie. La chair, en dessous, est rouge et tendre comme la peau des lèvres.

A mesure que le récit avance, on comprend qu’il y a eu trop d’êtres morts (et trop jeunes) dans sa famille. Le roman devient un constat et une analyse. Et même une tentative de psychanalyse. Tabita, la fille cadette de cette famille terrible, endosse le rôle de la narratrice, donnant un poids supplémentaire au récit :

Il y a quelques années, un ami m’a dit incidemment que je faisais preuve de résilience. J’étais alors dans un moment difficile de mon existence faite de nombreux autres moments difficiles, lorsqu’il m’a fait, en connaissance de cause, ce cadeau : la résilience. En fait : être consciente de ma capacité de résilience. Beau geste que le sien, il m’a fourni un bouclier et m’a fait comprendre que je l’avais sous la peau depuis mon enfance. En réalité, après avoir mené la guerre de l’Armageddon avec Ticou, j’ai pu surmonter presque tout, en générant seule, à partir de ma propre limite, la colère blanche, la force incandescente pour ressortir à la bonne lumière.

La vie de la narratrice se développe en volutes bien graduées et aimantées par le pivot central – le personnage de Mica, l’impitoyable mère. La narratrice ne comprendra que vers la fin du roman que sa Mica en a peut-être voulu à tout le monde d’avoir perdu à jamais le sourire auprès d’un homme trop sérieux, devenu par dépit membre d’une secte religieuse à laquelle il oblige ses enfants à se convertir. Seule sa femme et la cadette résistent à Agustin -Ticou, pour ses enfants- de taticou (papa) sur le même mode que « mamica »; l’épouse par esprit de contradiction, sa fille par un certain sens de la justice et de l’objectivité.

Les drames familiaux se projettent, dans ce roman, sur la toile de fond de l’histoire de la Roumanie après la Seconde Guerre mondiale, tombée dans les rouages du système communiste, de la collectivisation. Le fils de Mària, converti par le père à ses croyances, sera jeté en prison pour avoir refusé d’aller à l’armée. Avec la mort du père, la famille ne retrouve pas la paix, la dégradation matérielle ravive des rancunes anciennes, la mère est à jamais une furie indomptable.

Le puzzle se construit graduellement en une histoire cohérente à mesure que nous est minutieusement dévoilé le caractère des personnages, et le suspense est savamment maintenu par l’écriture, les faits « personnels » s’entremêlent aux faits plus généraux de l’Histoire, Marta Petreu agissant ici en véritable ethnologue par tout ce que son livre contient d’anthropologie culturelle et sociale. Elle réalise dans ce « roman » aux allures autobiographiques ce que son prédécesseur roumain, Marin Sorescu, avait réussi à sauvegarder dans ses Paysans du Danube [La lilieci]: l’univers du paysan roumain soumis aux érosions de l’histoire et du politique. Là bas – les traditions d’un village d’Olténie, région située dans la grande plaine du Danube, en train de perdre ses repères et jusqu’à son essence même, à cause du collectivisme dévastateur, – ici une communauté de la plaine de Transylvanie en proie aux aléas des événements historiques mais aussi à la colère des hommes et des femmes, aux déchirements religieux…

Ecrit à la première personne, ce roman d’un auteur que l’on connaissait jusque là comme poète et essayiste de grande qualité a toutes les apparences d’une autobiographie; comment ne pas être tenté d’établir un lien entre l’univers terrible de ce roman et ces vers percutants de la même Marta Petreu: « Je suis lovée dans le cauchemar comme dans la mère »? Des essais comme « Ionesco dans le pays du père »? ou encore « Des maladies des philosophes », à propos de Cioran, dont elle est une incontournable spécialiste? Marta Petreu prend la précaution d’ajouter « roman », selon une convention littéraire largement répandue… Par le thème aussi, elle s’inscrit dans une tradition littéraire roumaine, illustrée par le fondateur du roman réaliste, Liviu Rebreanu, compatriote auquel l’auteur voue une grande admiration. Dès les premières lignes qui s’ouvrent sur l’enterrement de la mère, les rites consacrés rappellent à la narratrice un épisode d’histoire littéraire : « la formule par laquelle Ludovica Rebreanu a dit un hargneux au revoir à son fils : Adieu jusqu’à la deuxième Venue ». Les références culturelles sont nombreuses tout au long du livre: outre des auteurs roumains, sont évoqués au passage, Kafka, Tolstoï, Homère, Shakespeare, Durrenmatt, Proust, Márquez, mais ces références s’insèrent de la manière la plus naturelle dans le récit sans avoir jamais rien de forcé. Ailleurs, lorsqu’elle raconte l’épisode de la récupération des tombes quand, enfants, la narratrice et son frère aidaient les fossoyeurs à ranger les ossements déterrés sur l’herbe du cimetière en attendant de les remettre à côté du nouveau mort que l’on allait ensevelir (pour gagner de la place au cimetière !), elle commente simplement : « Lorsque Cioran dit quelque part qu’il jouait au foot dans son enfance avec des têtes de mort, cela ne me semble guère déplacé, nous le faisions, petits, avec les os de nos cimetières »… Le clin d’œil est rapide, la tentation digressive bien maîtrisée. Les remarques générales sont courtes, dépourvu de pédantisme: « On se débarrasse de beaucoup de choses, mais on ne se débarrasse pas de sa première enfance », ou « la mort est un apprentissage tardif ».

Poète (auteurs de plusieurs volumes dont deux recueils ont déjà été traduits en français), Marta Petreu l’est aussi, pour notre plus grand bonheur ici, où elle fait des descriptions saisissantes, maniant les taches de couleur et lumière qui renvoient à certains reflets des peintres hollandais, lorsqu’elle parle du ciel au-dessus de sa plaine natale… »

Pour visualiser la couverture du livre, clic ci-dessous :

C_PETREU_Armageddon Couverture déf