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Francophonie

Lundi 17 mars 2008

Le français – langue mythique dans l’espace roumain

Sanda Maria Ardeleanu

La mondialisation rapide des échanges fait courir le risque d’une uniformisation culturelle dont le signe, et l’une des causes principales, serait le choix progressif d’une langue unique de communication. L’enjeu n’est plus ici la compétition entre les langues, mais le maintien au plan mondial du dialogue des cultures, fondé sur la diversité des histoires, des références, contre la domination de ce qu’on a pu, dans d’autres contextes, appeler une « pensée unique ».

Toute langue implique un regard original sur le monde, un découpage spécifique de la réalité. Chacun sait qu’il y a des mots qu’on ne prononce qu’en langue étrangère, même s’ils sont traduisibles, parce qu’ils portent toute une atmosphère, un état d’esprit lié à cette langue, un « background » impossible à restituer autrement. La langue n’est pas un instrument de communication, mais un vecteur culturel d’ensemble, un facteur d’identité.

Cette conscience des enjeux globaux de la diversité linguistique a conduit la France à faire de la promotion du plurilinguisme un axe essentiel de sa propre politique linguistique à l’extérieur, mais aussi à l’intérieur de l’Hexagone.

Aux arguments « géopolitiques » s’ajoutent des raisons d’ordre commercial et économique. Si l’importance des flux entre pays voisins peut raisonnablement conduire à privilégier la langue des pays frontaliers, les volumes d’échanges sont aussi relatifs. On sait bien que l’on vend mieux dans la langue de l’acheteur ce qui entraîne une « localisation » des produits, leur adaptation aux particularités du pays client, y compris linguistiques.

Un jeune Roumain, mais aussi un jeune Français, ou Grec, ou européen doit de toute façon savoir que les critères linguistiques deviendront de plus en plus déterminants dans la recherche d’un emploi, mais surtout que ce sera la connaissance des deux, voire de trois langues étrangères qui lui apportera un bonus signifiant.

L’idée d’une globalisation de la compétence linguistique est au cœur de la notion de « language awarness », éveil au langage en français, pour sensibiliser les jeunes à la diversité linguistique.

Le français, en tant que « langue de prestige », est au centre du plurilinguisme européen, se trouvant au milieu de nombre de langues qui le prennent pour modèle et s’y ressourcent.

Comme linguiste intéressée depuis des années à constater les mouvements des langues dans leur synchronisme dynamique[1], c’est-à-dire dans l’évolution des langues en synchronie, inspirée ou plutôt provoquée par certaines formulations qui trahissent des inquiétudes devant l’avenir du français, je voudrais formuler la thèse-fondement de mon discours argumentatif : il n’y a aucun danger d’évincer le français au profit d’une autre langue, c’est un faux problème généré par des statistiques incomplètes et aléatoires ou par ceux que continuent à s’imaginer que l’importance d’une langue est résidé par le nombre des locuteurs qui la parlent.

Pour soutenir ma thèse et démontrer la futilité de telles théories, je vais focaliser mon illustration sur trois idées-support, issues de mon expérience de linguiste, d’une part, d’autre part, de la réflexion récente sur l’avenir des langues dans le nouveau contexte européen :

  • premièrement, la langue française a été et continue à grand succès à servir la langue – exil pour les locuteurs d’autres langues – réalité qui reste à être démontrée par les interventions dans ce Colloque;
  • deuxièmement, le plurilinguisme européen, fortement soutenu par la France, montre un renouveau du besoin de beaucoup de langues européennes à prendre la langue française pour modèle dans leur propre dynamique en synchronie;
  • enfin, troisièmement, le français est déjà une «langue mythique», par son ouverture vers les autres langues et cultures, par son «hospitalité» traditionnelle et fortement consolidée le long des époques.

Evidemment, je ne voudrais sans nul doute tomber dans le péché d’un réductionnisme gênant qui refuse les nuances ou les réalités linguistiques moins convenables aux démonstrations théoriques. Et même si ces premières considérations peuvent mener sur le subjectivisme dans la lignée classique de la « beauté, de la pureté et de la clarté » de cette « unique langue » qu’est le français, rien n’est moins vrai. Le subjectivisme d’un linguiste ne peut être qu’apparent car, toujours en train d’ «émietter », de « morceler » les langues pour mieux les « avaler », il les décrit objectivement, il leur dévoile les mécanismes d’action, les comparant toujours les unes aux autres au profit de La Langue. Finalement, le linguiste ne fait que servir les intérêts des langues, en dehors de toute doctrine linguistique et « tout récit DANS la langue n’est que discours SUR la langue ».

Par conséquent, je lance l’opinion du linguiste qui croit à l’avenir des langues, à une seule et sine qua non condition : que les locuteurs les défendent par ne jamais cesser de les parles.

« Rien ne pourrait faire de moi une exilée en France ! » exclamait Marthe Bibesco pour certifier avoir trouvé en France, dans les années 30 du siècle passé, l’unité perdue de l’Europe. Il s’agissait sans doute, et premièrement de la langue qui a permis à l’auteur de Isvor, le pays des saules (1923) et de La Nymphe Europe de faire connaître son peuple :

« Un temps viendra, écrivait-elle, où l’on prêtera attention à ce peuple auquel on n’avait pas pris garde. De ce pays, passé sous silence, on entendra venir des chants et de la musique… ces hommes ont eu, plus que d’autres, peut-être, le génie du mythe… »

« Comment ne pas aimer la Roumanie après Isvor », écrivait Rainer Maria Rilke à son traducteur roumain, Ion Pilat.

Un peu plus tard sur l’axe temporel, le père de la mythologie roumaine et universelle, Mircea Eliade, prononçait un discours, à l’Académie Royale de Langue et Littérature Françaises (Bruxelles, 1977), où il disait :

« C’est probablement cette foi dans les vertus inégalées de la langue française, et cette fidélité à tous les Roumains, que vous avez voulu récompenser, mes chers confrères, en m’invitant à figurer parmi vous ».

De l’autre côté du Prut, de notre chère Bessarabie, j’entends aujourd’hui la voix d’autorité d’Anna Bondarenco, professeur de linguistique française à l’Université d’Etat de Chisinau, fervente combattante pour la cause de la latinité dans cette partie de l’Europe.

« L’enseignement du français dans l’école nationale de la République de Moldavie, ancienne part de la région de Moldova de Roumanie, a sa tradition, celle-ci s’expliquant par l’identité d’origine des Roumains et des Français, par l’histoire des relations culturelles que le temps et les événements ont tissées entre les deux pays, par les influences bilatérales subies par les deux peuples, par le chois du français, voire par les peuples slaves historiquement installés sur ce territoire, comme langue étrangère, langue d’expression d’une civilisation et d’une culture dont s’inspirent les peuples en particulier ceux de l’Europe, pays symbolisant et portant en lui les valeurs de la démocraties.

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A l’heure actuelle, c’est le français qui nous aide dans le problème de la terminologie qui doit desservir de différents secteurs du pays. Le Centre National de Terminologie du pays s’oriente vers la terminologie acceptée par la terminologie roumaine, celle-ci adapte à son tour la terminologie française en l’accordant à ses normes morphologiques.

C’est le français qui nous aide ç constituer et à compléter les lacunes lexicales dans les langages spécialisés »[2].

A s’en tenir au plan de la langue, on voit tout de suite le facteur d’unité : il s’agit de la conscience d’un français commun à tous, de ce qu’on appelle français universel ou français standard. Mais si l’on regarde les réalités langagières de plus près, on s’aperçoit que l’usage d’un français partout identique reste un rêve qu’on ne saurait pas prendre pour une réalité.

« Langue unique » vs « unique langue », voilà un couple conceptuel qui demande des précisions définitionnelles. Car le français, tout en restant « l’unique langue » par ses valeurs symboliques, ne peut pas être une langue unique, vu la diversité des locuteurs et des espaces de communication. Selon qu’il a un statut de langue maternelle, de langue seconde ou de « langue exil », le français, tout en connaissant des degrés de pénétration extrêmement variables à travers les régions du monde, reste là comme une langue d’appoint, une langue repère pour d’autres langues.

C’est pour conclure que je relance l’idée du français – « langue mythique » et toutes les illustrations déjà présentées ne font qu’en servir d’argument. Les mythes naissent à travers les siècles, tout au long de l’histoire de l’humanité. Les langues y trouvent une place privilégiée. L’histoire du français reste « l’histoire d’un combat »[3] dans les conditions où l’on parle de « la guerre des langues »[4] et que « le plurilinguisme est inconsciemment perçu dans nos sociétés à travers le mythe de Babel et reçu comme une punition divine »[5].


[1] Le syntagme appartient à André Martinet et reste à la base du fonctionnalisme en linguistique.[2] Ce texte fut prononcé par Anna Bondarenco à l’occasion d’un grand colloque sur la Francophonie, à Dijon, en 2005.

[3] Claude Hagège, 1996, Le français, histoire d’un combat, ed. Michel Hagège, Paris.

[4] Louis-Jean Calvet, 1999, La Guerre des langues et les politiques linguistiques, Hachette Littératures, Paris.

[5] Ibidem, couverture 4.